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M. John Kerry, Grand Officier de la Légion d'Honneur

M. John Kerry, Grand Officier de la Légion d’Honneur

Publié le 12 décembre 2016
Discours de M. Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, à l’occasion de la cérémonie de décoration du secrétaire d’État des États-Unis (Paris, 12 décembre 2016)

Mesdames et Messieurs,
Monsieur le Secrétaire d’État, cher John Kerry,

Les insignes de Grand Officier de la Légion d’Honneur que je vais vous remettre dans quelques instants sont ceux de la plus haute distinction de la République française. Créée par Napoléon Bonaparte pour récompenser les citoyens français les plus méritants, elle permet aussi d’honorer les éminentes personnalités étrangères, qui, comme vous, contribuent à promouvoir ce qui est le plus cher au coeur de la France : la paix, la liberté et la solidarité.

Mais, comme il se doit, permettez-moi d’abord de retracer votre parcours.

C’est de votre mère, Mme Rosemary Forbes Kerry, que vous tenez votre affection particulière pour la France. Citoyenne américaine, elle était née à Paris et avait grandi en France. Votre père, M. Richard Kerry, la rencontre en 1937, alors qu’il visite Saint-Briac-sur-Mer. Avocat, il rejoint ensuite le Département d’État américain, et, pendant la guerre, devient pilote d’essai dans l’Army Air Corps. C’est sur une base militaire que vous naissez, le 11 décembre 1943, à Aurora, dans le Colorado.

Durant votre enfance, vous passez souvent vos vacances d’été avec vos parents dans la maison familiale de Saint-Briac-sur-Mer. C’est au cours de ces séjours bretons que vous apprenez à parler parfaitement notre langue - comme plusieurs autres, l’allemand, l’italien et, dit-on, un peu de norvégien !

Vous étudiez au Japon et en Suisse. À 15 ans, de retour aux États-Unis, vous fondez un groupe de rock avec le futur directeur du FBI, Robert Mueller ! Diplômé de Yale en sciences politiques en 1966, vous vous portez volontaire pour le service actif. C’est la guerre du Vietnam. Blessé à trois reprises, vous quittez la marine avec le grade de lieutenant et plusieurs fois décoré.

Vous rejoignez alors une organisation d’anciens combattants qui s’oppose à la guerre au Vietnam et rendez vos décorations durant une manifestation demeurée célèbre. Ce geste courageux et engagé en faveur de la paix marque le début de votre engagement politique.

Diplômé en droit du Boston College en 1976, vous êtes recruté par un procureur, puis ouvrez un cabinet d’avocats. C’est en 1982 que vous êtes élu lieutenant-gouverneur du Massachusetts puis, deux ans plus tard, sénateur du Massachussetts, en dépit du raz-de-marée national en faveur des Républicains. Vous êtes ensuite constamment réélu durant cinq mandats. Dès votre entrée au Sénat, vous êtes membre de la commission des affaires étrangères. Vous vous intéressez à la politique étrangère et vous avez notamment directement contribué à la normalisation des relations diplomatiques et commerciales entre le Vietnam et les États-Unis, en 1995. J’y vois la constance et la cohérence du combat que vous aviez mené précédemment en faveur de la fin de la guerre du Vietnam. Là, vous avez oeuvré personnellement pour la réconciliation.

En 2004, vous remportez les primaires démocrates et vous vous présentez à l’élection présidentielle. C’est un combat difficile. Je crois pouvoir affirmer, sans trahir le sacro-saint principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain, que nous étions alors nombreux, en France, à souhaiter votre victoire !

De 2009 à 2012, vous présidez la commission des affaires étrangères au Sénat et jouez un rôle déterminant dans la ratification du traité de désarmement « New Start ». Il ne faut pas oublier qu’aux États-Unis, la politique étrangère est conduite par le président des États-Unis, mais aussi par le Congrès qui joue un rôle très important.

Ce n’est pas un hasard si Barack Obama vous choisit pour devenir ministre des affaires étrangères, en décembre 2012. Son choix est presque unanimement validé par les membres du Sénat. C’est donc une belle reconnaissance pour vous.

Dès lors, c’est au plus haut niveau que vous mettez votre énergie au service de la paix, de la liberté et de la protection de l’environnement. Autant de valeurs qui, vous le savez, sont chères à mon pays.

La France a traversé des moments très difficiles au cours de ces deux dernières années, notamment avec les attentats de janvier et novembre 2015 à Paris et l’attaque perpétrée le 14 juillet 2016 à Nice. Ces épreuves nous ont permis de mesurer et de réaffirmer la solidité des relations qui nous unissent à nos amis américains, dont le soutien s’est avéré sans faille. Le 16 janvier 2015, vous étiez à Paris à nos côtés. Vous déclariez alors : « nous acceptons avec humilité la responsabilité qui incombe à chacun d’entre nous de défendre les valeurs que chérissent nos sociétés et que les extrémistes craignent le plus : la tolérance, la liberté, la vérité ».

Cher John Kerry,

Vous dites souvent que la France est le plus vieil ami de l’Amérique, son premier allié. C’était vrai lorsque les Français luttaient aux côtés du peuple américain pour l’indépendance des États-Unis. C’était vrai également lorsque les soldats américains traversaient l’Atlantique, au siècle dernier, à deux reprises, pour libérer la France et l’Europe. C’est encore vrai aujourd’hui, alors que nos pays se tiennent côte à côte pour défendre la liberté, la paix et la démocratie dans le monde.

Vous êtes un amoureux de Paris, un visiteur assidu, fidèle et très apprécié de ceux qui vous croisent.

Francophone et francophile, vous êtes certainement le plus « français » des responsables américains. Cet attachement à notre pays vous avait d’ailleurs été reproché pendant la campagne de 2004, par certains en tout cas, au moment où il était à la mode d’essayer, même si cela est impossible, de remplacer les « French fries » par les « freedom fries ». Mais cela n’a pas fonctionné.

Cette grande proximité avec la France a permis de faciliter nos échanges, ces dernières années, dans la gestion des crises au Moyen-Orient ou aux frontières de l’Europe. Ceux qui vous ont connu dans leurs fonctions de ministre des affaires étrangères vous ont particulièrement apprécié et je fais partie de ceux-là.

Votre engagement en faveur de l’accord sur le climat a été crucial. L’Accord de Paris, ratifié par nos deux pays, est entré en vigueur le 4 novembre dernier. C’est un succès majeur, historique, un succès essentiel pour l’avenir de l’humanité qu’il faut préserver. Nos deux pays peuvent se féliciter d’y avoir contribué.

Votre contribution personnelle a également été déterminante pour le renforcement de la coopération entre la France et les États-Unis dans de très nombreux domaines, comme la lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel. Vous avez oeuvré, ces quatre dernières années, pour faire de ce monde un monde plus sûr, en menant, aux côtés des Européens, les négociations nucléaires sur l’Iran qui ont aussi été un succès de la diplomatie.

Sur d’autres sujets, la sincérité de votre engagement frappe les esprits. Dans de nombreuses conversations sur le Proche-Orient, j’ai toujours été sensible à la lucidité de votre analyse sur l’érosion de la solution des deux États, Israël et la Palestine, que nous souhaitons tant voir enfin durablement vivre côte à côte, en paix et en sécurité. En Syrie et en Irak nous avons travaillé, ensemble, pour combattre Daech dans le cadre de la Coalition.

Nous ne nous résignerons jamais à la tragédie que vivent les peuples de cette région depuis maintenant plus de cinq années, comme nous l’avons démontré ce matin au cours de la réunion qui s’est tenue ici au Quai d’Orsay.

En Europe et à ses frontières, l’action coordonnée entre Européens et Américains est indispensable si nous voulons éviter de dériver vers un retour à des tensions d’un autre temps, qui ne correspondent plus au monde contemporain ni à nos intérêts.

Cher John Kerry,

Au-delà d’une vision du monde largement partagée, permettez-moi d’ajouter une touche plus personnelle sur l’homme que vous êtes. En tant que secrétaire d’État, vous avez été indéniablement lié à votre avion... ce qui vous a permis de faire je ne sais combien de fois le tour du monde ! Pourquoi ? Parce que vous êtes un infatigable et inlassable artisan de la paix et que vous ne renoncez jamais.

Cette endurance, vous l’avez aussi acquise par votre amour de la petite reine, comme on dit en France, le vélo, qui vous a conduit, sans doute trop rarement à votre goût, à fréquenter les routes de Savoie. Enfin, cet été, vous avez absolument voulu y revenir, car en 2015, votre amour des virages serrés vous a causé quelques ennuis. Mais vous n’avez jamais renoncé et vous êtes toujours remonté sur votre vélo, vous avez même dit : « sur mon cheval ». C’est tout un symbole. En tout cas, Vous serez toujours le bienvenu dans vos pérégrinations cyclistes sur les routes de France.

Finalement, le vélo est un peu comme la diplomatie : les pentes sont rudes, les accélérations brutales, les succès plus rares que les échecs. Mais cet amour du sport, cette passion, vous conduit toujours, envers et contre tout, à y revenir, à persévérer.

Vous avez déclaré : « nous pensons que l’Amérique est plus sûre quand le monde est sûr, plus prospère quand le monde prospère et plus assurée dans sa dignité et sa démocratie quand ces valeurs deviennent universelles ». Ce message dit tout de l’engagement qui est le vôtre, de l’engagement de toute une vie. La France se reconnait dans ces valeurs que vous défendez et qui sont aussi les miennes, celles de notre pays.

C’est pourquoi la République française a souhaité vous manifester sa reconnaissance.

John Kerry, au nom du président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Grand Officier de la légion d’honneur.

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