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Mark Sherringham, décoré Chevalier de la Légion d’honneur

Publié le November 19, 2012
Discours d’acceptation de Mark Sherringham, décoré Chevalier de la Légion d’honneur
Résidence de France, 9 novembre 2012

Monsieur l’Ambassadeur, Cher François,

Monsieur le Consul général, Cher Olivier,

Chers amis de l’Ambassade,

Chers amis du Lycée Rochambeau,

Dear American and French family,

Chers amis français et américains,

C’est un grand privilège d’être reçu dans l’ordre national de la Légion d’honneur et je remercie tout particulièrement François Delattre d’avoir bien voulu accepter de me remettre cette haute distinction au nom du Président de la République. Cette marque d’amitié et de considération de sa part me touche beaucoup et ajoute encore à l’honneur qui m’est fait ce soir.

Cher François, tu m’as fait doublement rougir ce soir, mais je sais que c’était volontaire : extérieurement et intérieurement…

Allow me to first say that I would like to share this honor with my wife, Lorry, and my son, Thomas, who have accompanied, and sometimes been subjected to, many of the moments that led to this distinction, and who have always helped and supported me through the different phases of my professional and personal life. I would also like to acknowledge everyone, both those who could and could not be here with us today, with whom I have had the privilege to work over the course of a career that is beginning to reach lengthy proportions… These colleagues contributed to the success being celebrated tonight, and although the award is individual, the effort was, more often than not, the result of good teamwork.

Je ne reviendrai pas sur l’évocation, beaucoup trop élogieuse, des principales étapes de ma carrière que tu as bien voulu faire, Cher François, mais je souhaiterais l’illustrer par l’expression de quelques convictions et le récit de quelques anecdotes concernant les trois engagements auxquels j’ai consacré ma vie professionnelle : la philosophie, le service de l’Etat et la cause de l’éducation nationale.

J’ai été très tôt attiré par la philosophie mais je dois avouer que ce ne fut pas immédiatement pour des raisons philosophiques. L’attrait que la philosophie exerça sur moi fut d’abord politique. C’est sa position de pouvoir dans le champ culturel et politique, position dont ma jeunesse et mon manque d’expérience exagéraient sans doute l’importance et le prestige qui m’a orienté vers elle : la philosophie m’apparut comme une manière de conquérir le monde… Mais, très vite, la philosophie m’a durablement arraisonné par sa rigueur et son exigence, c’est-à-dire son refus de l’imprécision, du bien entendu, de ce qui est partiel ou partial. Ce que la philosophie m’a appris très tôt, c’est de chercher la vérité dans l’ordre de la théorie, ce qu’il faut faire et en quoi réside le meilleur dans l’ordre de la pratique, enfin ce qu’on peut tenter de dire du beau dans l’ordre de l’esthétique et de Dieu dans celui des fins dernières. On reconnaîtra bien sûr ici les trois universaux de la scolastique médiévale, le vrai, le bien, le beau, qui conduisent, tous ensemble, à la considération de l’être comme réalité suprême ou fondement de toute réalité. On peut aussi l’exprimer à travers les trois questions de Kant : « Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? » et « Que m’est-il permis d’espérer ? » qui se ramènent à la question du sphinx à Œdipe : « Qu’est-ce que l’homme ? »

Mais ce qui est remarquable dans notre tradition républicaine et française, et qui me paraissait tout naturel à l’époque de mes premières études, tout jeune fonctionnaire stagiaire à l’Ecole normale supérieure que j’étais, c’est qu’il n’y avait pas alors et qu’il n’y a pas aujourd’hui de philosophie d’Etat, même si les professeurs de philosophie sont, dans notre pays, fonctionnaires de l’Etat.

Cette Légion d’honneur ne vient donc pas récompenser mon adhésion à une quelconque philosophie officielle de la République française, mais elle renvoie plutôt au principe même de la véritable laïcité républicaine qui s’affirme aujourd’hui comme la protection de la liberté de penser, de la liberté de s’exprimer et de la liberté de conscience. C’est sans doute ce que voulut me dire, à sa manière, Louis Althusser un après-midi de février 1978 où j’étais dans son bureau à l’Ecole Normale Supérieure. Dans le cours de notre discussion, il me dit : « Souvenez-vous de ceci : où que vous soyez plus tard, il faut emmerder l’Etat ! ». Si je suis ici ce soir, c’est sans doute que je n’ai pas complètement suivi sa leçon… Mais comme nous étions alors à un mois d’une élection législative dont tous les commentateurs se plaisaient à prédire la victoire du programme commun de la gauche et qu’Althusser était membre du parti communiste, je lui répliquais : « Et si la gauche passe ? ». A quoi il me répondit sans hésiter : « Raison de plus ! ».

Voilà finalement, et c’est ce que je souhaite en retenir, un bel exemple de cette liberté philosophique de l’esprit qui consiste à ne jamais s’incliner devant le pouvoir établi, quel qu’il soit, même si, ou surtout si, on s’en sent philosophiquement ou personnellement proche. Mais je dois ajouter que si le philosophe fonctionnaire se voit reconnaître par l’Etat républicain la liberté de penser, se voit confier la charge de la liberté de penser, il doit, en échange de cette responsabilité, respecter les institutions de la République et se conformer, en fonction de sa position, aux instructions et directives du gouvernement républicain, si celui-ci n’outrepasse pas ses droits constitutionnels.

Tout de suite après l’Ecole Normale supérieure, je goûtais pour la première fois l’expérience et la tentation du pouvoir politique puisque de janvier 1980 à mai 1981, j’eus le privilège de travailler au cabinet du Premier Ministre, Monsieur Raymond Barre. Expérience de cabinet que je pus renouveler, presque vingt-cinq ans plus tard, de 2004 à 2005 au cabinet de François Fillon, Ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, puis de 2007 à 2009 au cabinet de Xavier Darcos, Ministre de l’Education nationale.

De ces trois hommes politiques que j’eus le privilège de servir, j’ai retenu le sens de l’Etat, c’est-à-dire la volonté sincère et tenace d’œuvrer pour le bien commun, au-delà de l’esprit de parti, mais aussi le caractère inévitable des manœuvres, des calculs et des concessions, en quoi consiste exactement l’art de l’homme politique, mais enfin « la capacité de juger », dont Kant disait qu’elle ne s’apprend pas, ce qu’Aristote nommait encore « la prudence », c’est-à-dire la capacité de prendre la mesure de ce qui est politiquement possible et de ce qui ne l’est pas, de savoir se placer sur la limite souvent indécise qui sépare le compromis de la compromission, le souhaitable de l’inacceptable, la concession nécessaire de la capitulation plus ou moins masquée.

Je me contenterai d’évoquer deux anecdotes à ce sujet. En mars 1981, à deux mois de l’élection présidentielle qui vit la défaite de Valéry Giscard d’Estaing je ne pus m’empêcher de demander à Jean-Claude Casanova, le grand conseiller de Raymond Barre, ce qu’il pensait de la situation politique et s’il estimait que le Président pouvait encore être réélu. Il me fit cette très belle réponse : « Je suis comme Fabrice à Waterloo, je ne vois rien venir »… Où j’eus sa réponse tout en comprenant que je n’aurais pas dû poser ma question.

Au cabinet de François Fillon, je reçus d’autres conseils, en particulier ceux de Serge Thévenet, inspecteur général de l’Education nationale. Après deux mois de cabinet, placés sous l’urgence de la préparation de la loi pour l’avenir de l’école qui sera votée par le Parlement en avril 2005, je me souviens qu’il me dit un soir de ne pas être dupe de l’expérience du cabinet et de « prendre garde à ne pas y perdre mon âme ». Je pris son avertissement très au sérieux d’autant plus qu’il faisait écho à ce que me répétait ma femme et qu’il renvoyait bien évidemment à la belle formule de l’Evangile : « Que sert-il à un homme de gagner le monde, s’il perd son âme ? » Cette mise en garde m’a aidé à ne pas me laisser prendre au piège des ors et privilèges des palais nationaux et à supporter, aussi bien que possible, le moment toujours difficile, même quand on l’a déjà vécu, de la fin d’un cabinet.

Enfin, je terminerai par quelques mots sur ce grand Ministère de l’Education nationale que j’ai servi tout au long de ma carrière. Il y a deux grandes traditions de l’Etat républicain dans notre pays. La première qui remonte aux rois est incarnée par les ministères régaliens comme les Finances, la Défense, la Justice ou bien sûr les Affaires étrangères. Cette tradition est celle qui manifeste le mieux la construction et la continuité de l’Etat français malgré les crises et les ruptures de l’histoire de notre pays.

Ces grands ministères savent qu’ils peuvent s’identifier à une histoire qui s’inscrit dans la longue durée des siècles et dont la République a recueilli la charge et assumé l’héritage. Mais il y a aussi une autre tradition qui s’inscrit dans l’histoire, également séculaire, des rapports de l’Eglise catholique et de l’Etat en France. Le clergé qui était sous l’Ancien régime le premier des trois ordres constituant la société avait, en particulier, la charge de l’éducation et de ce qu’on pourrait appeler l’assistance publique, le soutien aux pauvres et aux exclus ainsi que le soin des malades. Dans sa rivalité avec l’Eglise qui avait déjà commencé sous les rois, l’Etat moderne a successivement et progressivement repris à sa charge les fonctions d’éducation à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, puis a assumé les fonctions d’assistance surtout après la fin de la seconde guerre mondiale avec l’établissement de l’Etat-providence. Si cette analyse est exacte, on comprend mieux pourquoi les Français, dans leur inconscient collectif, sont si attachés à l’intervention de la puissance publique dans les domaines de l’éducation et de l’assistance, domaines où la fonction publique d’Etat s’est progressivement substitué à la fonction publique d’Eglise sans jamais laisser totalement le champ libre aux initiatives privées.

Dans notre pays, coexistent donc deux grandes traditions ministérielles : celle des ministères régaliens et celle des ministères que je propose d’appeler « ministères d’Eglise », comme l’Education nationale ou la Santé. Dans les ministères régaliens officient, comme il se doit, les dignes héritiers de la noblesse d’épée ou de robe. Dans les ministères d’Eglise, on ne s’étonnera pas d’y retrouver les héritiers tenaces des clercs, ce que sont, à l’Education nationale, les professeurs. Est-ce un hasard si on évoque si facilement et si justement la « vocation » des professeurs ? Est-ce un hasard si les débats pédagogiques ont aujourd’hui encore l’âpreté et le dogmatisme des joutes théologiques d’antan ? Quant à l’anticléricalisme revendiqué par certains dans ce ministère, est-ce la manifestation d’une distance assumée ou le signe d’une inavouable proximité ?

Pour ma part, c’est avec sérénité que j’ai assumé cet héritage et c’est sans état d’âme que j’ai pris place dans ce clergé d’Etat où j’ai eu l’honneur, à côté d’autres fonctions que François a si bien évoquées, d’être pendant près d’un quart de siècle, et dans divers lieux, un professeur. Deux grandes motivations animent, aujourd’hui comme hier, celles et ceux qui veulent devenir des professeurs : les uns choisissent cette voie parce qu’ils aiment les enfants ou souhaitent travailler avec des jeunes, les autres parce qu’ils aiment une discipline et souhaitent pouvoir l’enseigner. S’il y a là une indiscutable différence de perspective, l’important, pour chaque personne concernée, est de passer de l’opposition à la complémentarité. Le danger qui guette l’amour des enfants laissé à lui-même, c’est de sombrer dans l’animation vide ou l’accompagnement sans vision. Le défaut qui menace l’amour exclusif de la discipline c’est de dériver vers la virtuosité égocentrique et l’oubli de la réalité des élèves.

Le vrai professeur est celui qui parvient à aller de sa discipline à ses élèves et de ses élèves à sa discipline, sachant que la transmission de la connaissance passe par l’attention et l’aide apportée aux élèves dont il a la responsabilité. Il n’y a pas de transmission des connaissances qui vaille sans authenticité et surtout sans générosité. Connaissance, culture, érudition d’une part, amour, disponibilité, générosité de l’autre, forment, à mes yeux, l’idéal du professeur. Idéal de vie auquel je n’ai pas toujours été fidèle, mais auquel je reste profondément attaché.

I would like to add, as a conclusion, that for me, this is an extraordinary opportunity to serve the cause of French education today in the great country of the United States of America and to be able to work in the grand Embassy of France in Washington, under the visionary and benevolent leadership of both our Ambassador, François Delattre, and his cultural counsellor, Antonin Baudry, in close liaison with the Agency for French Education Abroad and its dynamic director, Anne-Marie Descôtes.

It is therefore as a devotee of philosophy, servant of the State, and now of the cause of French Education Abroad that I happily accept this mark of recognition that the French Republic has bestowed upon me.

Thank you for sharing this event with me tonight!