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40e anniversaire du Centre d'Analyse, de Prévision et de Stratégie

40e anniversaire du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie

Publié le 14 novembre 2013
Intervention du ministre des affaires étrangères, M. Laurent Fabius
Paris, 13 novembre 2013

Monsieur le Président,

Monsieur le Directeur,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

Je suis heureux de vous retrouver ici, à la Bibliothèque nationale de France, dont je salue le président, Bruno Racine, que je remercie de nous accueillir.

Je salue également nos invités, qui sont de grands experts des relations internationales, avec qui nous allons débattre tout à l’heure du nouvel ordre - ou désordre - international.

Je crois que c’est une bonne chose que nous ayons ce débat à l’occasion du 40e anniversaire du CAPS, dont je voudrais dire quelques mots :

- peu après mon arrivée à la tête du Quai d’Orsay, j’ai voulu redonner à cette structure particulière sa pleine place aux côtés du ministre. Les directions du Quai d’Orsay savent produire rapidement des positions articulées et éclairées sur tout sujet de politique étrangère. Mais on doit aussi s’assurer que nous réfléchissons bien transversalement, que nous repérons bien les tendances que nous remettons en question nos propres certitudes, et que nous sommes dans l’anticipation : anticipation des crises, anticipation aussi des opportunités ;

- à ce rôle d’analyse et de prévision du CAPS, qui est sa raison d’être depuis 40 ans, j’ai voulu ajouter une dimension stratégique. L’expertise prospective doit déboucher sur des propositions, que le ministre reprend ou pas, mais il est très important de regarder l’avenir et de faire en sorte que les analyses débouchent sur des propositions. Il faut donc prévoir et aussi agir pour atteindre un futur souhaité. C’est pourquoi j’ai ajouté un « S » au CAP pour lui demander de devenir le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie.

Le gouvernement a engagé l’été dernier, comme vous le savez peut-être, un travail de prospective sur le monde dans dix ans, qui doit nous aider à mieux définir nos priorités aujourd’hui. Le CAPS est pleinement engagé dans ce travail de préparation au monde de demain et je l’en remercie chaleureusement.

* * *

Certaines des évolutions qui vont dessiner ce monde sont inscrites dans la longue durée : l’importance croissante de l’Asie, celle des pays du Sud, l’émergence de nouvelles puissances. D’autres se produisent, parfois de façon brutale, sous nos yeux. Je pense en particulier à l’évolution du rôle que les États-Unis entendent jouer au Proche et au Moyen-Orient et aux implications de cette attitude nouvelle pour la résolution des crises. J’ai souhaité que l’anniversaire du CAPS soit l’occasion d’un exercice de prospective « en direct » sur quelques-unes de ces évolutions en cours. Nous allons débattre dans quelques instants. Auparavant, je voudrais dire quelques mots sur un cas particulier, mais qui a des conséquences globales et qui concerne précisément les États-Unis.

Les États-Unis semblent ne plus vouloir se laisser absorber par des crises qui ne correspondent pas à leur vision nouvelle de leurs intérêts nationaux. À Washington, les partisans d’un retrait des zones considérées comme « non-stratégiques » impriment leur marque. S’expliquent sans doute ainsi plusieurs épisodes politiques récents, notamment la non-réplique par frappes face à l’utilisation des armes chimiques par le régime de Damas, quelles qu’aient été les déclarations faites auparavant.

Les causes de cette attitude font penser qu’il s’agit d’une tendance assez durable. Elle se fonde sur la volonté parfaitement compréhensible de recentrer la politique étrangère américaine sur ce qui est perçu comme ses principaux intérêts, notamment économiques, qui se trouveraient désormais davantage en Asie. Cette évolution s’appuie probablement aussi sur la nouvelle donne énergétique - les États-Unis vont redevenir exportateurs nets d’hydrocarbures. Cela fait suite, j’en suis absolument convaincu puisque cela résulte de conversations que j’ai avec les dirigeants actuels, au lourd traumatisme des interventions en Irak et en Afghanistan, au coût humain et financier extrêmement lourd pour un résultat guère probant. Il faut ajouter à tous ces déterminants la tendance actuelle - ce n’est pas simplement le cas d’ailleurs en Amérique - plutôt « isolationniste » de son opinion publique.

Ce choix, qui je le répète est parfaitement compréhensible de la part des dirigeants actuels américains, comporte, compte tenu du rôle majeur des États-Unis, de nombreuses conséquences. Personne n’a aujourd’hui la capacité de prendre le relai des Américains, en particulier sur le plan militaire. Un désengagement américain, compte tenu de la puissance des États-Unis, c’est un désengagement tout court. Ce qui peut laisser des crises majeures « livrées à elles-mêmes ». Comment cette attitude va-t-elle façonner notre avenir, comment agir en conséquence ? C’est une interrogation forte. Quels types d’implications a-t-elle sur des décisions que prendra l’Europe et que prendra la France ?

Soyons clairs. Nous comprenons parfaitement la réticence américaine à envoyer de nouveau des troupes sur le terrain moyen-oriental. Dans bien des cas, nous jugerions une autre attitude contraire aux intérêts de la région comme aux nôtres. Il ne peut s’agir de cela. Ce dont il s’agit, c’est d’éviter le vide stratégique qui risque de se créer, notamment au Moyen-Orient, et qui est favorisé par la perception, de la part des acteurs, que la vraie priorité américaine se trouve désormais ailleurs. J’entends cette inquiétude chez plusieurs partenaires importants de la France, qui intègrent de plus en plus dans leurs calculs, dans leurs prévisions, dans leurs réflexions, l’hypothèse qu’ils sont ou qu’ils vont être livrés à eux-mêmes dans le traitement de crises qui sont pourtant d’intérêt global.

On voit déjà les premiers effets de cette situation :

- elle contribue à créer de l’incertitude et à attiser la concurrence entre acteurs régionaux. En l’absence de véritable alliance de rechange pour la plupart des alliés traditionnels des États-Unis, les luttes d’influence basculent souvent dans une logique identitaire, y compris de nature religieuse ;

- elle contribue à déstabiliser les États fragilisés, qu’il s’agisse du Liban ou de l’Irak qui semble revenir aux pires années de son histoire récente ;

- elle provoque interrogations, suspicions, voire théories du complot sur les intentions réelles des États-Unis ;

- elle rétroagit sur la crédibilité globale des pays occidentaux, qui paraissent divisés, mais aussi sur celle de la crédibilité de la communauté internationale dans son ensemble. La perception d’une indécision occidentale ne se traduit pas, comme certains voudraient le faire croire, par un renforcement des normes internationales, mais au contraire par une érosion. On l’a vu, trop longtemps, au Conseil de sécurité sur la Syrie.

Dans ce contexte - encore une fois qu’il faut comprendre et non pas juger à l’emporte-pièce, mais qui semble être un fait, peut-être durable - que veut et que peut la France ? Au moins trois choses :

- d’abord, continuer à prendre nos responsabilités. C’est la politique de la France de tenter d’orienter à son niveau le cours des choses, en Afrique, hier au Mali, demain en RCA, au Moyen-Orient, dans le drame syrien ou sur la question, centrale, du nucléaire iranien. La France ne se détourne pas des crises : elle s’adapte au monde nouveau mais ne récuse pas ses responsabilités. Nous cherchons à porter un message, une cohérence, des moyens qui ne sont pas immenses mais qui sont tout de même réels. Chacun peut d’ailleurs mesurer à quel point il est nécessaire, dans cette phase d’incertitude stratégique, que la France puisse continuer à s’appuyer sur des analyses, du renseignement, des moyens diplomatiques et militaires qui lui soient propres. C’est sur ces capacités que repose notre crédibilité ;

- ensuite, bien sûr, nous devons travailler à la construction d’une gouvernance mondiale dans le monde éclaté qui est et sera le nôtre demain. Cela passe, pour la France, par au moins deux chantiers de longue haleine, sur lesquels nous sommes en pointe : réformer le système multilatéral, à commencer par le Conseil de sécurité, même si c’est une difficulté immense puisqu’il faut l’aval des membres du Conseil de sécurité lui-même et qu’il ne semble pas tout à fait disposé à renoncer à leur propre pouvoir ; réorienter et relancer l’Europe. Ce que nous portons à Bruxelles comme à New York, c’est au fond le même idéal, celui d’une régulation du monde par le droit ;

- pour atteindre cet objectif, nous devons partir du monde tel qu’il est. Je voudrais proposer notre analyse sur la vision du monde. Nous disons tous, par commodité de langage, que nous sommes dans un monde multipolaire ; je pense que ce n’est pas tout à fait exact. Si je décris l’évolution historique de ces dernières décennies, nécessairement à grandes guides et donc nécessairement schématique, il fut un temps, extrêmement long, durant lequel le monde a été bipolaire. Il y a eu ensuite un temps, assez court, après la chute du mur de Berlin, pendant lequel le monde a été unipolaire, sous la domination des États-Unis d’Amérique. Nous souhaitons que dans le futur, il soit multipolaire et organisé. Mais je suis de ceux qui considèrent qu’aujourd’hui il est plutôt apolaire ou « zéro-polaire ». Ce qui signifie qu’il n’y a pas de puissance, au singulier ou au pluriel, qui soit suffisamment dominante pour imposer des solutions. C’est ce qui explique pour une large part la multiplication de crises qui durent. Nous devons apprendre, non seulement à essayer de modifier cette situation pour aller vers un monde multipolaire organisé mais aussi, aujourd’hui, tirer parti de la multiplication des acteurs, qui est un facteur d’incertitude, voire d’instabilité, qui ouvre toutefois aussi de nouvelles opportunités de coopération, y compris pour une puissance à la fois grande et moyenne comme la France. Je voudrais vous donner quelques exemples qui illustrent la façon dont je pense que nous pouvons et nous devons sans doute décloisonner notre approche :

- Le sommet de l’Élysée pour la paix et la sécurité en Afrique qui aura lieu les 6 et 7 décembre prochain ne sera pas seulement une manifestation de la proximité entre notre pays et l’Afrique. Il constituera une opportunité de définir ensemble les meilleures façons d’aider nos partenaires africains à prendre en charge eux-mêmes, politiquement et militairement, les crises du continent. En y incluant les questions de développement et de climat, la France signifie qu’elle porte une vision large de la sécurité, ne se limitant pas à l’intervention armée, qui ne doit être que l’ultime recours. Voilà un exemple de ce que nous pouvons faire et proposer dans ce monde « zéro-polaire », avec les crises telles qu’elles existent.

- Autre exemple : avec les pays émergents, il s’agit de négocier un juste point d’équilibre entre leur droit de rattrapage et le nécessaire partage du fardeau en matière de sécurité collective et de préservation des biens publics mondiaux. Il nous faut cultiver avec chacun la part d’intérêts convergents que nous avons. Je pense en particulier aux puissances régionales asiatiques qui souhaitent certainement diversifier leurs partenariats pour sortir d’un tête-à-tête qui serait trop exclusif avec la Chine. Notre collaboration avec ces pays, je pense notamment à l’Indonésie et la Thaïlande, pour imposer le thème de la couverture sanitaire universelle, a été positive. Nous comptons multiplier ce type d’initiatives avec d’autres partenaires et, pour ne prendre que cette partie du monde, tels que Singapour, la Malaisie ou encore le Vietnam sur les enjeux maritimes ou le développement durable.

- Troisième exemple : les négociations sur le changement climatique. Vous le savez, la France accueillera la Conférence climat en 2015. Ce sera une échéance majeure pour le monde et pour notre diplomatie. Si nous voulons un résultat satisfaisant, nous devons décloisonner les processus classiques de négociation. Avec mes collègues qui s’occupent du développement et de l’environnement, nous allons mettre un accent particulier sur ce qu’on appelle « l’agenda positif », c’est-à-dire sur les initiatives concrètes, de toutes origines, et notamment venant des pays du sud, mais aussi du secteur privé, des collectivités territoriales, des organisations internationales, qui ont un effet direct ou indirect sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ces initiatives ne relèvent pas toutes du processus de négociation proprement dit, mais les mettre en valeur et les soutenir est le meilleur moyen pour que les populations s’approprient l’invention d’un nouveau modèle de développement, y trouvent leur intérêt, et fassent bouger, par ricochet, les positions des gouvernements.

* * *

En conclusion provisoire et partielle, on le voit bien, le temps des clubs diplomatiques fermés et des compromis sans témoin est probablement révolu. Le temps d’une gouvernance régionale et mondiale efficace est encore à venir. C’est pourquoi nous devons créer un tissu étroit de coopérations nouvelles : coopération avec les anciennes puissances mais aussi avec de nouveaux acteurs, coopérations sur des sujets nouveaux, toujours au service d’une vision globale de la sécurité et de la solidarité.

C’est l’ensemble de ces partenariats qui peut constituer un filet de sécurité collective face aux actions déstabilisantes ou aux changements des uns ou des autres. C’est le sens de la démarche qu’un pays comme la France peut contribuer à faire émerger.

Voilà Mesdames et Messieurs, Chers Amis, quelques remarques qui sont extrêmement lacunaires mais qui n’ont comme vertu que de faire apparaître d’autant mieux les apports qui maintenant vont être dégagés par les experts ici présents. Merci.

Voir la vidéo des débats :

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